Point de vue : Les constructeurs sont bienvenus en MotoGP, mais pas à n'importe quel prix
Point de vue : Les constructeurs sont bienvenus en MotoGP, mais pas à n'importe quel prix Les Grands Prix motos ont toujours fonctionné, depuis la création du championnat du monde en 1949, en symbiose avec l'industrie. Celle-ci s'est traditionnellement appuyée sur la compétition pour développer ses techniques de pointe, comme pour assurer sa promotion. "On court le dimanche et on vend le lundi" est un proverbe américain qui résume bien cette attitude. Mais en 2012 la présence des constructeurs fond comme neige au soleil. Avec les départs de Kawasaki et Suzuki (aussi temporaires soient-ils) de la catégorie reine, celle-ci voit la solidité de ses bases fissurée. D'autant que la présence des trois constructeurs actuels n'est pas garantie à long terme. Si un directeur plus "intelligent" que les autres décide d'arrêter la compétition pour assurer une meilleure gestion financière, il ne fera que renouveler ce qu'on fait fin 1967 Honda en GP, ou Toyota et General Motors (les deux plus grands constructeurs mondiaux) en automobile voici quelques années.
 
Trouver une solution alternative, comme les CRT, est louable mais ne pourra pas compenser en termes de prestige et de progrès technologique l'implication des constructeurs. Une lutte Honda-Yamaha au sommet présente pour le grand public plus d'intérêt que par exemple (sans qu'il n'y ait ici de jugement de valeur) une bagarre Gresini-Aspar. Or l'essentiel des revenus vient de ce grand public, celui qui regarde les GP à la télé en nombre, d'où un montant des droits élevés payé par les chaînes à la Dorna, qui en reverse une partie aux teams. Si le nombre de téléspectateurs diminuait trop, la manne financière évoluerait dans le même sens et les recettes aussi. C'est d'ailleurs pourquoi personne ne se réjouit en Espagne du remplacement de la chaîne nationale TVE par le groupe berlusconien Mediaset.
 
Dans ce contexte, l'arrivée d'un constructeur comme Aprilia en MotoGP est du pain béni pour la Dorna, qui a sorti pour l'occasion le tapis rouge et accepté qu'une Superbike à peine modifiée vienne gonfler le plateau. Ça n'a pas été du goût de tout le monde, surtout de Ducati, l'ennemi héréditaire d'Aprilia. On rappellera qu'en 2009 à Imola, Badovini l'emportait en Superstock 1000 sur une RSV4, avant d'être disqualifié sur plainte de Ducati pour vis de fixation de l'étrier de frein avant non conformes. Elles étaient en effet en titane, alors qu'elles auraient dû être en acier, comme sur la Ducati classé deuxième, puis première. Ducati était d'autant plus au courant qu'ils utilisaient le même équipement Brembo.
 
La présence d'Aprilia est tellement utile qu'on a demandé à Ducati de ne pas critiquer la RSV4, ni commenter sa conformité au règlement CRT. Mais à un journaliste qui lui demandait ce qu'il en pensait, Domenicali, le patron du service course Ducati, n'a pu s'empêcher de grommeler "cette année on ne dit rien, mais ce ne sera pas le cas l'année prochaine".
 
Si la présence d'Aprilia est si chaleureusement accueillie par la Dorna, vous pensez bien que l'éventuelle venue de BMW serait saluée comme l'arrivée du messie. Le tapis rouge est déjà prêt, de 3 cm d'épaisseur et bordé de diamants.
 
Le but de toutes ces grandes manœuvres, CRT en tête, est de proposer aux équipes des motos au coût abordable. Ça éviterait ainsi d'avoir à recruter systématiquement des pilotes payant en les classant dans les diverses catégories en fonction du montant qu'ils amènent : les riches en MotoGP (comme Karel Abraham, qui heureusement est rapide et charmant), les moins riches en Moto2, et les autres où il reste de la place (Supersport).
 
Le prix demandé actuellement pour les machines de Grand Prix est ridicule. On avait il y quelques années des 250 Aprilia dont la fabrication devait coûter au maximum 100 000 euros qui étaient louées (même pas vendues) pour plus d'un million par an. Et à combien revient réellement une Honda RC212V louée plus de 3 millions par saison et par pilote ? Bien sûr, c'est une machine très développée, une magnifique pièce d'orfèvrerie motocycliste. Mais les teams n'ont-ils pas l'impression que Honda les prend pour des imbéciles en annonçant que sa seule boîte de vitesses coûte des centaines de milliers d'euros ?
 
"Plus cher que ma maison" a précisé Shuhei Nakamoto, responsable de l'équipe MotoGP et vice-président du HRC. Si on estime cette boîte de vitesses à son prix de revient réel, on s'inquiète déjà pour Monsieur Nakamoto. Vivrait-il entre quatre planches en bois en guise de murs, avec une tôle ondulée rouillée pour toit, au fond d'un immonde et glauque bidonville ? On va bientôt lui donner les adresses d'Emmaüs et des Restos du Cœur.
 
Photo © PSP Stan Perec