Marco Simoncelli :
Marco Simoncelli : "Je suis le plus heureux des hommes…" En relisant dans Sport-Bikes les anciennes interviews faites de Marco Simoncelli, nous avions très envie de vous les faire partager. Voici celle réalisée par Jacques Hutteau en 2008, après son sacre en 250. Contre toute attente, Marco Simoncelli est sorti de l’ombre avec sa Gilera ex-usine et a remporté brillamment le titre, au nez et à la barbe des deux pilotes officiels (Alvaro Bautista pour Aprilia et Mika Kallio pour KTM), pourtant partis grands favoris en début de saison. Une chose est sûre : Marco Simoncelli ne laisse personne indifférent, à commencer par sa tignasse rousse qui fascine littéralement les petites asiatiques ! Ceux qui le connaissent apprécient sa gentillesse et sa spontanéité, les autres le détestent pour son mimétisme avec son copain Valentino Rossi. Jakuto a profité de la tournée outre-mer pour aller à sa rencontre. Après 2 heures de discussion, notre correspondant de choc est tombé « sous le charme » de ce garçon bourré d’humour et surtout de talent.

Marco, tu es champion du monde 2008, toutes mes félicitations ! Y pensais-tu en début de saison ?
Si j’avais seulement pu l’imaginer, j’aurais signé avec mon  sang ! Même si j’étais conscient de nos progrès et de notre potentiel – je parle de mon équipe et de moi-même – jamais je n’aurais pensé à ce résultat. Je suis le plus heureux des hommes, conscient aussi que l’on m’a laissé ma chance, et voilà le résultat…

Qui es-tu Marco ?
Je suis né le 20 janvier 1987 à Cattolica, pas très loin de Rimini et du circuit de Misano. J’ai une petite sœur de 10 ans, Martina. C’est sur le circuit de kart de Cattolica que j’ai commencé à courir en minimotos, grâce à mon père Paolo. Je me suis pris au jeu…

Que t’as apporté cette Mini Bike ?
Beaucoup, car tu apprends à te confronter aux autres, tu apprends les trajectoires, les freinages, tout ce qui sert par la suite, en même temps qu’à contrôler tes émotions, car la tension et les sensations de la course sont les mêmes. Tu apprends à gagner, mais également à tomber quelquefois, et tu n’as qu’une envie : recommencer.

Tu es grand, est-ce que ça te gêne ?
J’ai toujours été grand, donc je suis habitué ! Mais c’est vrai que mon 1 mètre 83 est difficile à caser derrière le carénage, et à chaque changement de vitesse en ligne droite, on voit bien que je suis obligé de ressortir le bras et la jambe gauches.

Tu es la grande révélation de cette saison puisque on te savait vite, mais inconstant. Qu’est-ce qui a donc changé en toi cette année ?
Déjà, la fin de saison 2007 a été bonne, et je n’ai manqué le podium que pour diverses autres raisons. Puis les essais hivernaux nous ont permis de parfaire la mise au point de l’Aprilia LE 2007 et nous ont mis en confiance pour attaquer cette saison. Dès le tout début, nous avons été dans le coup, et le fait d’être parmi les plus rapides continue à te faire progresser et te donner confiance. Et puis l’appétit vient en mangeant !

On te donne une très bonne moto ou un très bon team. Tu choisis quoi ?
La bonne équipe, car je sais qu’elle va faire évoluer la moto. C’est ce qui s’est passé pour moi puisque je n’avais pas la moto officielle et pourtant, j’ai réussi à les battre régulièrement. En fait, la première année chez Gilera, j’ai eu la moto d’usine. Mais mon responsable technique n’écoutait pas mes demandes, sûr de son fait et de son expérience. Ça a été ma saison la plus difficile. Mais en même temps, tu apprends et tu en ressors plus fort dans ta tête. L’année suivante (2007), on m’a proposé une Aprilia LE et Aligi comme chef mécanicien, qui s’était fait licencié par son équipe suite à un accident dans la saison. Malgré ma déception sur le moment, c’est là que ça a commencé à marcher. Je peux le dire – et pas seulement parce qu’il est là – Aligi est pour moi le meilleur : disponible, à l’écoute, il est aussi le meilleur metteur au point du paddock. Il n’est pas traité à sa juste valeur, parce que bien trop discret. Arnaud Vincent ne me contredira pas. « Le vrai savoir est de reconnaître ne pas savoir.. » Ce qui n’est pas le cas de beaucoup dans ce milieu !

En plus d’être philosophe, es-tu bon metteur au point ou est-ce justement Aligi qui corrige tes lacunes ?
On travaille en grande confiance et on discute beaucoup. Il m’écoute, me conseille, et me permet de prendre les bonnes décisions. Les sentiments et la confiance réciproques sont indispensables à la bonne marche d’une équipe. Sur ce point, il est le meilleur. Il m’a permis de reprendre confiance en moi en m’accompagnant techniquement et mentalement.

Justement, tu t’es habitué instantanément à la moto d’usine reçue en cours de saison. C’était quand même risqué de changer. Tu n’as pas hésité ?
Dès que je l’ai essayée, je savais qu’elle était pour moi ! Et puis tu sais, j’avais quand même un réel handicap avec la Gilera LE de 2007, alors pourquoi ne pas profiter d’un peu plus de puissance et d’une meilleure homogénéité, même si beaucoup de personnes m’avaient déconseillé de changer ?

Tu as été très énervé par l’agressivité de Barbera à Misano, et tu as même chuté. Mais on t’a aussi reproché ce style de pilotage…
Ah non ! Si tu parles du Mugello, je n’ai fait qu’une seule modification de trajectoire pour ne pas le faire profiter de l’aspi, à la fin de course, sans surtout imaginer qu’il était aussi près, alors que sa moto était autrement plus rapide. Il aurait pu partir sans problème. A Misano, il faisait tout pour me sortir, et d’ailleurs il a continué avec les autres. Ce n’est pas du beau pilotage. Mais c’est vrai que je ne voulais pas lâcher non plus.

La 250 va être remplacée par des 600cc. Qu’en dis-tu ?
Je le regrette. J’aime les deux temps, qui sont de vraies motos de course, délicates à piloter, et je suis certain que c’est une bien meilleure école. Je ne sais pas ce que l’on cherche, mais dans un premier temps, la catégorie va beaucoup en souffrir. Dommage de ne pas avoir laissé les 250 et pourvu au moins que les 125 résistent le plus possible pour le spectacle qu’elles offrent.

Crois-tu que les MotoGP sont plus difficiles à piloter que les 250 et tous les pilotes ici sont-ils vraiment les meilleurs du monde ?
Il faudrait que j’en essaie une pour te répondre, mais elles sont surtout très puissantes. Quant à utiliser une moto à 90 ou 95%, on peut pratiquement tous le faire, ce sont les derniers 5% qui sont difficiles. Et là, on voit bien que ceux qui réussissent à chaque fois ne sont pas si nombreux.

On parle de Rossi. Vous vous entraînez ensemble en cross, qui est le plus vite ?
Je dois dire que jusqu’à Laguna Seca, c’était moi. Mais depuis son retour, il me met des pâtés incroyables ! Sans doute son passage dans la terre au Corkscrew ! En tous cas, je peux te dire qu’il s’y est bien mis. On s’amuse comme des malades dans une carrière, et celui qui perd cherche toutes les excuses en regardant le pneu ou la suspension de l’autre, avec une mauvaise foi évidente ! Alors, on repart pour une série de tours de folie, au milieu des bennes de camions et des blocs de béton.

Tu as failli passer en MotoGP pour 2009, et puis tu as confirmé une autre année en 250. C’est ton copain Rossi qui t’a conseillé ? Ou bien attends-tu une Yamaha disponible ?
En partie, oui, c’est Valentino, car il me répète sans cesse qu’avant de changer de catégorie, il faut s’approprier le titre et j’ai déjà la motivation pour le conserver l’an prochain. Et puis j’ai tellement souffert jusqu’alors, que je prends maintenant beaucoup de plaisir sur cette 250. Se bagarrer en tête est vraiment agréable, alors autant en profiter une année de plus. Je n’ai que 21 ans. On verra ensuite si les propositions émanent de différentes usines comme cette année. Mais cette saison, trois marques pouvaient remporter le titre, et toutes trois m’ont fait des offres pour passer en MotoGP.

On reste en MotoGP. Kawasaki te propose aujourd’hui leur moto et 2 millions d’euros et Yamaha la M1 avec 200 000 €. Tu fais quoi ?
Je prends la Yam’ et les 2 millions d’euros ! Sérieusement, c’est la moto et non l’argent, dans ce cas, qui compte. D’ailleurs, si j’avais voulu faire de l’argent, j’aurais signé pour Ducati. Mais je continue en 250…

Justement, gagner un titre sur une Ducati, ça ne fait pas envie au pilote italien que tu es ?
Sans doute le plus beau des rêves, mais je suis jeune, et je dois être patient pour ne pas tout griller.

Une série de questions pour tes admiratrices : Aimes-tu sortir ? Où vas-tu ? Quelle est ta musique préférée ? Et as-tu une copine ?
Eh ! J’ai 21 ans, alors tu penses bien que je ne vais pas rester chez moi à regarder la télé ! Je sors avec Kate depuis un an et demi, et on s’entend à merveille. Elle a été mon ombrella girl aux deux GP en Italie. On va souvent danser à Riccione ou Rimini, et j’aime aller manger à la Pineta, près de Coriano. En musique, j’écoute Vasco Rossi. J’aime également Giovanetti. Tu ne les connais pas ? Ah, vous, les Français !

Qu’as-tu comme voiture et vas-tu la changer maintenant que tu es champion ?
J’ai une BMW série 1 Diesel, et comme elle a déjà 140 000 km, je voudrais prendre une M3, mais toujours une propulsion car Graziano (le père de Rossi) m’apprend à faire des têtes à queue. Je me régale ! Graziano est très fort à ce jeu-là, et il fait des têtes à queue dans la carrière où on arrive à fond avec les motos…

Ton père est avec toi depuis toujours. Vas-tu lui demander de continuer à te suivre ou de rester à regarder la TV à la maison ?
Aligi l’envoie déjà me regarder passer dans le virage le plus éloigné du circuit, et à pied, pour avoir la paix, en prétextant que c’est pour mon bien ! (Rire général) Non, nous sommes en grande confiance et il sait ce que je veux avant que je n’ouvre la bouche. Il a tout fait pour moi et il s’est beaucoup sacrifié. Je suis vraiment bien avec lui.

Si tu n’avais pas fait de moto, tu aurais fait quoi ?
Je n’étais pas mauvais du tout à vélo, ou en course à pied. J’ai également joué au foot à 14 ans, avec l’avantage de courir déjà très vite. Sinon, hé bien j’aurais vendu des glaces dans la Gelatteria de mon père ! Mais il l’a vendue pour pouvoir me suivre…

Tu imagines le nombre de jeunes qui rêvent d’une vie comme la tienne, avec tous ces voyages… Aimes-tu aussi être reconnu dans la rue ?
Oui, j’apprécie beaucoup que les fans me témoignent leur sympathie, tout en me demandant personnellement comment fait Valentino pour rester zen avec ses milliers d’admirateurs partout où il va. Je n’en suis pas là ! Je sais aussi quelle chance nous avons de pouvoir assouvir une passion devenue un métier, et de découvrir tous ces pays, bien que trop rapidement avec les GP qui se suivent. Du coup, quand je suis à la maison, ce sont presque des vacances.

On fait débuter les pilotes de plus en plus jeunes. Tu en penses quoi ?
On est trop pressés, les gamins subissent trop de pression, et puis on les jette aussitôt. Je suis conscient d’avoir eu une chance pour me rattraper, mais il faut aussi qu’ils sachent faire preuve de modestie et de courage et aient envie d’apprendre. Il faut avoir très faim pour réussir, c’est vraiment la condition. A partir de là, tu es prêt à tout, et avec beaucoup de travail et de persévérance, tu as des chances de t’en sortir. On voit vite ceux qui se donnent vraiment et ceux qui roulent, en se plaignant que la moto ne va pas.

Ta plus grande qualité en course ?
Je ne renonce jamais.

Et ton défaut ?
Sans doute de ne pas vouloir renoncer !

Paolo, quand je t’ai félicité pour la performance de Marco au Japon, tu m’as dit « Vous ne le connaissez pas… » Ça veut dire quoi ?
Je sais de quoi il est capable, et je sais qu’il n’a pas démontré tout son potentiel. Ça peut paraître présomptueux de ma part, mais encore un peu de patience, et il va continuer à vous surprendre. Pour Marco, plus il y a de difficultés, plus il devient fort. Il est très courageux. Je crois que ça lui a fait du bien de se voir refuser la moto d’usine la seconde année chez Gilera. Mais dès le début de cette saison, toute notre équipe savait ce qu’il était capable de faire.

Marco, quand tu vas passer en MotoGP, tu continueras à nous saluer, ou bien tu prendras toi aussi cette attitude bien trop sérieuse que beaucoup adoptent ?
Ne t’inquiètes pas : ceux qui ne sourient pas en MotoGP, ne souriaient pas non plus auparavant ! Moi, je suis heureux et j’ai envie de le partager… Mais tu vas bientôt arrêter de me poser toutes ces questions ! Il y a plus de deux heures que l’on discute ! (L’air faussement sérieux)…

Ciao Marco, Paolo et Aligi ! Merci beaucoup pour ce bon moment, et puis tu peux le garder ce Sport-Bikes que tu n’arrêtes pas de feuilleter !

Interview parue dans le Sport-Bikes n°55 - pages 48 à 51